mercredi 9 décembre 2009
Les bagnards du Top 14

Mardi après-midi, deux mondes opposés se sont côtoyés : le monde ultra-protégé des joueurs de rugby professionnel et celui hyper-surveillé des détenus.
En effet les dirigeants du Sporting Club Albigeois ont organisé une rencontre entre joueurs, staff de l’équipe de Top 14 et les détenus de la maison d’arrêt de Seysses. Cette rencontre devant se faire sous la forme d’un petit tournoi de rugby flag, sans contact physique, avec des équipes mélangées entre joueurs pros et détenus.

On aurait pu croire que cette journée resterait dans l’opposition mais tout a été fait pour que ce soit plutôt une rencontre et une journée d’échange.
Pourtant de l’extérieur, les choses étaient mal engagées lorsque certains évènements accentuaient les différences. Les albigeois sont entrés dans la maison d’arrêt avec le sourire, comme si ils allaient jouer un tournoi habituel.
Les entraîneurs eux plus inquiets se demandaient quel comportement leurs joueurs auraient face aux détenus.
Plusieurs signes de gêne ont marqué la préparation de la rencontre puisqu’au moment de choisir la façon d’arbitrer, Philippe LAURENT parti pour arbitrer avec des sifflets se ravisa après discution avec Éric BÉCHU qui ne voulait pas que ce tournoi de flag ressemble aux autres moments de vie des détenus.
Le malaise s’est aussi senti dans la voix d’Éric BÉCHU lorsqu’il a réalisé, devant le directeur de la maison d’arrêt, que les maillots d’Albi, rayés de jaune et noir, qui avaient été amenés ressemblaient étrangement à la tenue de bagnards aussi connue que celle des Daltons !
Finalement ce fut pris sur le ton de la rigolade et les joueurs albigeois comme les détenus se vêtirent de l’habit « de bagnard du Top 14 ».
Une fois habillés, naturellement, chacun resta dans son coin. Et c’est à l’initiative de certains joueurs comme Dave VAINQUEUR ou des entraîneurs albigeois qui poussèrent un peu leurs joueurs, que la rencontre commença. Éric BÉCHU expliquait qu’il avait un peu appréhendé ce moment mais qu’il était content que ses joueurs et les détenus ne se soient pas regardés « en chien de faïence » et se soient rapidement mélangés.
Une fois tous les joueurs prêts, l’entraîneur albigeois expliqua les règles du rugby flag et les quatre équipes mixtes joueurs pros et détenus rejoignirent le terrain de foot stabilisé sur lequel le tournoi pouvait débuter.

À leur entrée sur le terrain, les équipes reçurent l’ovation des détenus spectateurs qui étaient autour du stade.
Le tournoi de flag a permis à tous les joueurs de passer de très bon moments ensemble. Durant cette rencontre sportive, plusieurs comportement ont été remarquables.
Les joueurs pros ont chacun vécu ces moments à leur façon. Certains jeunes joueurs faisaient un tournoi classique comme à l’école de rugby et jouaient tous les coups à fond, un autre un peu impressionné avait un comportement bizarre et des absences dans le jeu tandis que la plupart jouaient le jeu en essayant avant tout de faire avancer leur équipe et de servir dans de bonnes conditions les détenus. C’est ainsi que Yogane CORREA fit, par exemple, sa première passe décisive de la saison et qu’il en rigola avec les détenus.

Si aucun albigeois ne vivait ce moment de la même manière, ils le faisaient tous avec bonne humeur et grande sympathie pour les détenus ce qui rendait ce tournoi détendu. Beaucoup de sourires, de rires, de gestes techniques ou artistiques mais surtout une certaine fraternité et camaraderie entre tous les protagonistes ont éclairé cette rencontre.
Le tour était joué, d'albigeois à détenus, ce tournoi était devenu un jeu entre amis, ainsi Éric BÉCHU déclarait « mes joueurs sont formidables, ils se sont bien acclimatés et n’ont pas regardé les détenus en chiens de faïence, allant naturellement vers eux ».
Lucas BORGES sur le bord du terrain pendant 5 minutes expliquait que les détenus étaient des hommes comme eux, ayant simplement fait une bêtise dans leur vie ou n’ayant pas été au bon endroit au bon moment. Pour l’international argentin cette journée était une très bonne action et surtout enrichissante autant pour les détenus que pour les joueurs.

Après plus d’une heure de tournoi où certains détenus ont montré de belles dispositions au rugby d’évitement, leur sortie du terrain s'est faite sous les applaudissements des joueurs pros qui avaient improvisé une haie d’honneur pour les féliciter et ainsi accentuer l’esprit de fraternité qui aura dominé lors de cette journée.
Un match de rugby n’étant jamais séparé de sa troisième mi-temps, tous les joueurs du tournoi furent invités à boire un verre de jus de fruits et grignoter bonbons, gâteaux et fruits ensemble.
Mais si une troisième mi-temps est signe de gaité et de fête, celle-ci fut plutôt l’occasion pour les détenus de parler avec les joueurs pros de leurs conditions de vie dans la prison.
Un détenu expliquait qu’il n’avait jamais aussi bien mangé que lors de cette 3e mi-temps. Les détenus ont fait part de leur expérience d'internement aux joueurs en leur parlant de leur vie dans 7m2 à deux, du contenu pauvre de leurs repas mais également de la solitude dans laquelle ils sont plongés notamment lorsqu’ils n’ont pas d’argent et ne peuvent pas s’acheter de quoi lire ou une télévision.
Les détenus ne font que quatre heures de sport par semaine et très peu d’entre eux ont un travail à l’intérieur de la prison qui leur permette de sortir plus souvent de leur cellule.
Ces conditions de vie ils en parlent tout en l’acceptant par rapport à l’acte qu’ils ont commis et qui les a envoyés dans cette maison d’arrêt mais l’un d'eux parlait surtout du fait que la prison éloigne la famille ou les amis proches et qu’une fois la peine terminée il est dur de retourner à la vie normale.
C’est ce thème de réinsertion qui revient à la bouche des détenus comme à celle des gardiens lorsqu’on évoque les conditions de détention. Ces hommes sont habitués aux règles et à la discipline carcérale et lorsqu’ils sortent, ils sont perdus et y reviennent souvent, pour retrouver leurs repères.
Pour beaucoup d’entre eux cette journée était comme si ils l’avaient vécue dehors. Par le rugby ils se sont sentis hors des murs mais après cette troisième mi-temps le retour à la réalité était tout autre. L’un d'eux expliquait simplement que « le retour en cellule allait être d’autant plus dur ».
Frédéric MANCA faisait ce constat que les détenus retournaient en cellule tandis que eux rentraient chez eux et retournaient dans leur vie de rugbymen privilégiés et protégés.

Ce mardi deux mondes opposés se sont confrontés mais cette rencontre a enrichi les deux parties dans un moment de fraternité, donnant du baume au cœur aux détenus et permettant également aux joueurs pros de voir que la vie peut mal tourner et d’être confrontés également aux différences entre les deux conditions.
Cette journée aura donné le sourire à tous les participants d’autant que chacun sera reparti avec un cadeau. En effet le club d’Albi a laissé une tenue complète à chacun des détenus tandis que les détenus avaient créé des compositions florales pour chaque joueur et dirigeant albigeois.
L’action ne s’arrêtera pas là puisque des ballons et flags ont été laissés aux éducateurs pour que les détenus continuent le rugby en prévision d’un retour des albigeois d’ici quelques mois, et cette fois-ci faire une opposition entre joueurs albigeois et détenus.
Et lorsque les albigeois reviendront sur le terrain avec leur maillot rayé du centenaire du club, tenue de « bagnard du Top 14 », par ces couleurs ils auront une pensée pour leurs coéquipiers d’une après-midi, enfermés entre quatre murs.


